Avec 100% Versatile, un jeune graphiste marseillais de 29 ans tente de faire oublier les stéréotypes de la sexualité gay, dans une communauté tiraillée entre l’adulation de la masculinité et l’envie d’affirmer sa gayness.

100% Versatile est un projet de l’artiste-graphiste marseillais Tomas DiGiovanni. Lorsqu’il part vivre à Londres, il se questionne sur sa sexualité et sur la sexualité gay en général. Souvent catégorisés en top ou bottom (actif ou passif), les gays oublient la versatilité, bien souvent pour des raisons sociologiques. Il décide alors d’aller à la rencontre de ceux qui se définissent comme versatile (actif et passif à la fois) pour en apprendre plus sur leur sexualité au travers d’interviews mêlants photos et audio.

URL – Peux tu te présenter brièvement ? Dans quel cadre as tu réalisé ce projet  ?

Tomas – Moi c’est Tomas, j’ai 29 ans, je suis né et ai grandi à Marseille. Je suis homosexuel. 

J’ai fait des études en optique puis j’ai arrêté pour faire quelque chose de plus créatif, je me suis tourné vers le graphisme. J’ai étudié à l’école Axe Sud à Marseille. À la suite de ça, j’ai eu l’opportunité de travailler à Hyères, à la Villa Noailles, comme assistant graphiste pendant quelques mois. Puis, j’ai oeuvré un an et demi à Londres en tant que graphist designer dans une agence de communication – Brave New World – . 

Aujourd’hui je suis revenu vivre à Marseille. Je bosse comme opticien et graphiste free lance et tente de développer des projets plus personnels.

– D’où t’est venue l’idée de ce projet ? Pourquoi avoir choisi la versatilité ?

Eh bien, tout s’est passé à Londres. Je traînais sur Internet (même pas un site porno ou de rencontre), lorsque j’ai vu le mot VERSATILE en plein centre d’une page et j’ai eu une sorte d’émotion particulière, comme une mise en lumière. Un mot que j’avais pourtant vu et écrit des centaines de fois venait de prendre tout son sens et même une autre dimension.

J’ai une attirance particulière pour l’idée de dualité et du double. Et la versatilité (chez les homosexuels /chez les hommes qui couchent avec des hommes) m’est apparue comme une façon d’avoir un double plaisir.

J’ai l’impression qu’aujourd’hui, tout le monde a ses propres certitudes… je ne connaissais pas les miennes. 

Lorsque je me suis affirmé homosexuel, et que j’ai commencé à découvrir le sexe, je ne me suis jamais dit qu’il fallait faire un choix entre actif et passif, ni que j’aurais plus de plaisir avec l’un qu’avec l’autre. Pour moi nous étions tous 100% versatiles. Et en vérité non. 

De là une réflexion plus sociologique s’est mise en place : le fait de faire l’amour « comme des hétéros » en endossant des rôles définis : actif/passif, mâle/femelle, pénétrant/pénétré…, les rôles qu’on endosse. Qu’en restait-il des bateaux à voile et à vapeur ?

 

– Est-ce qu’il a été difficile pour toi de trouver des participants ? 

Lorsque j’ai mis en place le projet, j’ai décidé de passer une annonce disant que j’étais à la recherche d’hommes gay, qui se revendiquaient « Versatiles » pour un projet artistique, à travers mes descriptifs Grindr / Hornet et PlanetRomeo, puis sur Instragram :

« Looking for versatile gay guy in London for an artistic project: Interview, photos, sound record. Feel free to contact me »

L’idée était de les enregistrer répondant à mes questions, de les prendre en photo nus, et d’enregistrer leurs gémissements pendant qu’ils faisaient l’amour avec moi en tant qu’actif et passif. 

J’ai eu rapidement des réponses de garçons intéressés. J’ai eu l’impression qu’à Londres, les gens sont très intéressés à l’idée de participer à des projets et même si peu d’entre eux ont donnés suite, j’ai senti une réelle motivation.

Mais l’organisation est compliquée à Londres, entre les disponibilités et les distances… Puis dans le déroulement du projet il était question de coucher avec moi…Pour certains c’était une façon de baiser facile et pour d’autres, je n’étais pas à leurs goûts. 

Finalement je n’ai pu trouver que quatre personnes motivées. 

– Quelles étaient les principales réticences des gens à participer au projet ?

Il n’y a pas eu beaucoup de réticences à vrai dire, évidemment quelques-uns ne voulaient pas être pris en photo nus… mais c’était assez rare. 

© Tomas DiGiovanni – https://www.instagram.com/tomas.digiovanni/

– Penses-tu que ce projet aurait été réalisable en France ? Penses-tu qu’en France les gays soient plus « pudiques » ?

J’ai pensé faire une version « Marseille » pour comparer les témoignages. 

Par cliché, on pourrait penser que les mecs d’ici seraient plus difficiles à convaincre, plus « discrets »… Ce serait intéressant d’essayer pour confirmer ou infirmer cette supposition.

Ce qui m’embêterait le plus serait de voir qu’ils s’en battent les couilles, qu’ils ne s’impliquent pas ou que le sujet ne leur parle pas du tout. Le mépris et la paresse.   

Mais bon, ça reste des suppositions. Pour l’instant ce n’est pas prévu. 

– Quelle est la finalité de ce projet ? Est-ce qu’il y aura une suite ? Un autre volet consacré à d’autres pans de la sexualité peut-être ?

Pas de suite de prévue pour le moment pour ce projet en particulier, même si j’avais pensé en faire un site, et/ou quelque chose de participatif, online.

J’aimerais rester concentré sur les versatiles. J’ai l’impression que ça va plus loin que la simple notion de goût. 

Si j’interroge un mec se définissant comme passif ou actif sur sa sexualité, souvent il me dira simplement qu’il n’aime pas faire autre chose, que ça ne lui a pas plu les rares fois qu’ii l’a pratiqué ou que ça ne le tente pas.

Pourtant j’aimerais écouter un garçon confesser sa réticence à se faire prendre en exprimant sa préoccupation pour l’image qu’il pourrait renvoyer, par peur de soumission, parce qu’il y aurait trop de connotations féminines ou que sais-je encore… Bon, ça me ferait de la peine de constater qu’on en est encore là mais au moins ça créerait le débat …

Donc pour l’instant les versatiles sont, pour moi, les plus conscients à pouvoir témoigner d’une liberté sexuelle qui implique tous les plaisirs en ce qui concerne la pénétration.

– Au final, qu’en est-il ressorti de ce projet ? Est-ce que tu as pu apprendre quelque chose de particulier ?

J’ai appris que même chez des gays, versatiles, assumés, queers, la place de l’homme est indétrônable. Que même si ces garçons-là baisent, à 50%, comme des femmes (en se faisant pénétrer) qu’ils portent du vernis à ongle, qu’ils portent des robes pour les soirées, ils restent des hommes à 100%.  

J’ai appris que si j’étais moi-même versatile c’était aussi une façon de pas manquer une occasion d’avoir des rapports avec n’importe qui, et cela, peu importe ses préférences sexuelles. 

Que penses-tu justement des versatiles ? Malgré que nous soyons en 2018 beaucoup de gays restent prisonniers des diktats et veulent affirmer leur masculinité et/ou refusent la passivité ou la versatilité juste par peur de perdre cette masculinité. Au final est-ce que les relations gays ne sont pas aussi hétéronormées ?

Ce qui détermine les rôles ne dépend que des personnes, je pense. Ça peut être une question de goût ou de dégoût, d’image ou de honte, de sensibilité, de vécu.

Je trouve dommage quand la peur ou les certitudes empêchent l’exploration, le jeu, le lâcher prise, surtout quand on a les attributs physiques pour. Il y a cependant une chose intéressante qui est en train de se passer. 

J’ai l’impression de voir notre société se scinder en deux. D’un côté, je perçois un progressisme qui tend vers le féminin – on a jamais vu autant d’engouement pour les Drag Queens, le mélange des genres et le « BOTTOM POWER » – et de l’autre je vois une « dopation » des mâles, la gloire du muscle et de la testostérone, une banalisation du concept de superhéros, toujours plus grand, fort et indestructible. 

L’avantage chez les gays c’est que nous avons la liberté de balayer l’éventail des possibles, ce qui, paradoxalement rend la place de l’individu peut-être plus difficile à identifier. 

– Est-ce que tu as d’autres projets en cours ou à venir ? 

Oui avec mon meilleur ami, Antoine Crémieux, on a pour ambition de créer une série de 7 magazines gay, qui mettrait en lumière 7 aspects de la culture gay. Avec des photos érotiques, des articles d’artistes qui travailleraient sur ces esthétiques, des jeux et des surprises. 

J’en profite pour passer une annonce :

Le premier numéro tournera autour de l’âge d’or des années 70/80. 

Nous recherchons donc :

_Artistes travaillant de près ou de loin sur les thèmes et/ou avec les esthétiques des années 70 (début 80), de préférence axés sur l’imagerie et l’histoire des cultures gays de cette époque. (moustache, disco, mini-short, San Francisco, etc…)`

_Vintage gay lover/collectionneur. (archive historique, politique, porno, mode, etc…)

_Témoin gay/queer actif de cette époque, pour interview.

_Modèles masculins pour photos Érotico-vintage (moustache, barbe…)

– Merci Tomas !

Retrouvez l’intégralité du projet 100% Versatile sur l’Instagram de Tomas : @tomas.digiovanni