Derrière la carte postale de votre dernière croisière MSC, il y a une communauté entière qui ne peut pas évoluer avec son temps. Récit.

Le nombre d’hommes portant des vêtements de femme ne cesse d’augmenter depuis quelques années. Une augmentation porteuse d’espoir pour les membres de la communauté LGBTQQIA à travers le monde, ou du moins une lueur ou une pas de plus vers la tolérance.

La mode non-genrée a défié la perception de la masculinité ; elle a secoué les choses, brisé des murs qui divisaient et permis le dialogue entre les gens. Quelque part dans le monde, sur une toute petite île majoritairement catholique, plus précisément à Cebu, une toute petite ville dans laquelle j’ai vécu vingt ans, les concepts de mode non-genrée et de la féminité chez les hommes sont des sujets tabous… mais à quelle point ?

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Palomo Spain SS18 – © Palomo Spain

Les habitants de Cebu ont grandi en étant au courant de la mode et en ont fait un style de vie plutôt qu’une simple partie de leur vie. La mode à Cebu est devenue quelque chose de vraiment important depuis 2 ans. Les gens sont plus sensibles qu’avant aux tendances et nous avons quelques créateurs qui sortent du lot mais est-ce que la mode là-bas progresse ? À Cebu, ils tendent à oublier que la mode est une forme délibérée d’expression et qu’elle est gratuite. La ville étant conservatrice comme partout ailleurs aux Philippines, la raison est souvent gouvernée par la foi et les gens basent tout sur la religion, jurant parfois (voire très souvent) seulement à travers les écrits religieux et reléguant ainsi tout le reste aux oubliettes.  Face à cela, il ne reste que peu de place pour les hommes qui veulent porter des habits de femmes à Cebu, la ville étant dévorée par le conservatisme et les esprits fermés. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a aucune chance pour nous, même si ce n’est pas près d’arriver.

Quand nous, membres de la communauté LGBTQQIA, exprimons notre personnalité et notre unicité à travers la mode, nous sommes décrit comme inhabituels, bizarres, mais jamais normaux, surtout lorsqu’un homme s’habille de manière féminine.  Mais nous essayons de nous exprimer autant que possible, en dépit de l’ignorance oppressante de la majorité.

C’est dans notre nature de nous battre pour ce en quoi nous croyons mais ce combat devient parfois si fatiguant que l’on se laisse les autres nous noyer avec leur fermeture d’esprit. Même si on s’y oppose au fond de nous, on se dit juste que les laisser nous permettra d’en finir et de passer à autre chose…

L’ignorance est l’une des racines de l’intolérance et le manque de connaissance nous rend inconscient des possibilités qu’un geste d’empathie pourrait apporter à la communauté ou simplement aux humains que nous sommes.

La plupart des gens réduisent ou nient l’idée que dans la mode un homme peut être féminin car ça ne colle pas avec leur paradigme qui devient de fait, discriminatoire et oppressant. Pour les LGBTQQIA et leurs « alliés », la mode est un moyen d’expression qui permet aussi de prôner l’amour propre et l’unicité de chacun. C’est à travers ce moyen que la communauté de Cebu transmet leur créativité aux autres. La mode n’a pas de genre.

C’est ce qu’affirment ses partisans et les piliers du non-binarisme. Ce qui est vrai car le genre est placé sur des choses sur lesquels il ne devrait pas l’être, vous rendant ainsi prisonnier d’un moule, ce qui est à l’opposé de ce que prône la mode. Il y a eu un effort commun des créateurs de mode (surtout ceux de mode pour homme), d’appuyer sur ce problème social qu’est celui de laisser les hommes être féminin. Partout dans le monde, la mode non-binaire est célébrée, approuvée, mais les Philippines continuent d’avancer en ignorant totalement cela.

Campagne Automne/Hiver 2014 de JW Anderson, l’un des premiers créateurs à mettre en avant la mode genderless. © J.W Anderson

La vague d’efforts pour « féminiser la masculinité » sans faire entièrement obstruction à l’identité est arrivée timidement aux Philippines mais pas encore à Cebu. Outre l’esprit étroit des habitants emprisonnés dans leurs carcans d’un autre âge, je pense que cela est principalement dû au manque d’investissement de nos créateurs qui ne créent donc pas de dialogue, empêchant toute prise de conscience.

L’incertitude : c’est probablement la seule chose qu’il y a concernant l’avenir des hommes portant des vêtements pour femme à Cebu. Nous ne sommes pas encore sûrs d’être accepté ou pas. Dans le spectre des rôles du genre dans la mode, malgré nos efforts pour lutter contre cela, le pouvoir d’une ignorance démodée sur les possibilités que pourrait apporter la mode non-genrée continu d’être la norme.

J’aimerai pouvoir croire que les habitants de Cebu se fassent à l’idée que les hommes puissent porter des habits féminins, mais nous n’en sommes pas là.

Il y a, quelques fois, une vraie hypocrisie dans l’opinion de la plupart des gens qui disent qu’un homme ne peut pas porter des vêtements de femme. Si la majorité défend ardemment les étiquettes dans la mode (qu’un homme porte des pantalons et une femme des jupes par exemple), alors tout le monde a évidemment dérogé à ces principes, bien avant qu’on parle de mode non-genrée. Une femme peut porter aussi des pantalons, alors pourquoi les hommes ne pourraient-ils pas porter des robes ? C’est d’une telle injustice ! Si seulement Cebu pouvait être plus ouvert et prête à accepter cette idée, alors ce serait plus facile pour ceux qui veulent célébrer la différence et qui veulent porter le drapeau arc-en-ciel. Cela aiderai aussi grandement les membres de la communauté LGBTQQIA à se sentir vraiment accepté dans la ville qui est aussi leur foyer.

Donc, qu’en est-il de nous ? Qu’en est-il de ceux qui ne sont pas dans le spectre binaire du genre ?  Qu’en est-il de ceux qui se réfugient délibérément dans la mode et la détourne ? Qu’en est-il des gays qui veulent célébrer leur personnalité en portant des vêtements de femme ? Y-a-t-il de la place pour nous à Cebu ?

 

Note : Cebu est la ville principale d’une des 150 îles de l’archipel des Philippines, avec plus de 800 000 habitants.

Article original ici 

© Saint Laurent