Depuis quelques années, Marseille la nuit semble s’être éveillée. Peut-on dire qu’elle est la nouvelle capitale de l’underground ?

Il fut un temps où aller danser à Marseille n’était possible que 2 jours par semaine, un temps où les marseillais n’avaient le choix qu’entre une poignée de clubs fades passant la même musique aseptisée. En seulement 5 ans, la ville a entamé une mue nocturne indéniable. Une mue que l’on doit au dynamisme associatif qui prend la forme de collectifs.

Ils s’appellent Metaphore, 13OP, le Laboratoire des Possibles… La liste est longue et ils sont aujourd’hui une grosse dizaine, rien que pour l’organisation de soirées. Tous ont un point commun : la musique électronique et l’envie de faire danser les marseillais. Les oiseaux de nuits apprécient l’ambiance berlinoise des hangars de la banlieue marseillaise, d’autres préfèrent le côté industriel de la Friche Belle de Mai et de son Cabaret Aléatoire, mais connaissez-vous vraiment ceux qui se cachent derrière vos plus beaux souvenirs nocturnes ? Voici un tour d’horizon des collectifs qui ont ouvert leurs portes à URL :

  • Le Laboratoire des Possibles

    Connus des marseillais pour leurs soirées LAB, le Laboratoire des Possibles est né fin 2014 suite à une première soirée carte blanche offerte par le Cabaret Aléatoire et se compose aujourd’hui de 8 membres, filles et garçons. Le collectif « croit au dancefloor comme à la possibilité d’un espace libéré et libérateur », n’hésitant pas à faire descendre Berlin et sa liberté à Marseille. Ben Klock, nd_baumecker et de nombreux autres DJ du label Ostgut, ont laissé le Berghain le temps d’une nuit mais ne se sont jamais sentis dépaysés, tant l’énergie des marseillais était forte. Mais le Laboratoire des Possibles ce n’est pas que des line-up dorés. Le collectif s’associe parfois avec le festival Actoral et a récemment réuni l’underground marseillais, les queers, drags et freaks en tout genre lors de sa soirée Mouillette à l’Embobineuse, faisant presque rougir le KitKat à Berlin.

Soirée Mouillette à l’Embobineuse à Marseille © Laboratoire des Possibles
  • Metaphore Collectif

    Metaphore ca fait 8 ans que ca dure et là aussi c’est une histoire de potes. Celle de Rafael, Nicolas et Norman, tous les 3 passionnés de musiques électroniques. Depuis le collectif s’est enrichi de nouveaux membres, chacun ayant plus ou moins une spécialité. Les habitués connaissent tous Julie à l’entrée, Ugo aux vestiaires, Simon et Rafael à la musique, mais un travail de titan se cache derrière tout ça. Julie, c’est un peu la « mama » comme elle dit. Elle gère en effet la communication, l’administratif, les bookings, la programmation, bref la vie quotidienne du collectif. Simon et Rafael travaillent sur la programmation et gèrent la partie technique. Ensemble ils viennent souvent compléter le line-up des soirées, que ce soit sous leurs noms de scène, Shlagga et Israfil ou avec leur projet deuil1500. Côté graphisme, on doit leur identité visuelle bien affirmée à Emilie et Nicolas, tous deux graphistes. Ugo, l’une des dernières recrues, vient d’être nommé chargé de production. Promoteur évènementiel, structure de diffusion, gérant d’un lieu associatif (le Meta) et bientôt un label, Métaphore est résolument l’électron libre qui secoue la scène marseillaise.

 © Metaphore Collectif
  • Collectif Paillettes

    Une discussion, un constat, celui du manque d’un certain type de soirée à Marseille. Voilà le point de départ de Paillettes, créé en 2016 par 5 anciens des beaux-arts. Le collectif vise à la création et l’organisation d’événements artistiques, en faisant appel à différents DJ, musiciens, performeurs, plasticiens, etc. Tout cela hors du cadre habituellement établi de l’art contemporain. Là aussi, la liberté est de mise chez Paillettes qui amène le concept de « soirée » au niveau supérieur avec un réel désir de mettre l’art contemporain au cœur de leurs évènements. Au final, Paillettes c’est un peu la brise d’air frais qu’il manquait à Marseille.

© Collectif Paillettes
  • Capharn-Aüm

    C’est une grosse équipe qui se cache derrière Capharn-Aüm. 3 dirigeants, 6 membres actifs et une dizaine de bénévoles se mobilisent pour faire exister la culture sound system et la musique dub à Marseille. L’association prend souvent ses quartiers au Molotov avec ses Dub Session, l’une des seules soirées du genre à être proposée à Marseille et surtout à un prix abordable. Car c’est bien là la force du collectif : démocratiser l’accès à une musique sous-représentée à Marseille et dont les seules soirées sont souvent bien trop chères ou trop loin du centre-ville.

© Capharn-Aüm

 

Les collectifs ne manquent pas à Marseille, certains étant présents sur la scène locale depuis un moment, comme 13OP qui assure de nombreuses soirées au One Again ou encore Extend & Play connu pour leur oreille musicale très fine lors des soirées au Cabaret Aléatoire. Enfin, 2016 et 2017 ont été une bonne cuvée pour les collectifs avec l’apparition du Schlagistan, un état indépendant porté par LHC von Schlagistan (tout simplement), un mystérieux personnage qui investit les salles marseillaises dans le but de démocratiser la house. Aller au Schlagistan ne coute jamais cher et les autochtones, très enjoués, vous accueilleront à bras ouverts et à jets de paillettes. Plus confidentiels mais tout aussi actifs, les collectifs Pose ton Sheitan, Champ Doner, Tarot de Comptoir et le Wild Pussy Collectif proposent toute une série d’évènements mélangeant soirées, performances, concerts, donnant tous une véritable vitrine aux artistes locaux et à l’underground marseillais.

Une chose est sûre, l’éducation musicale à Marseille est plus qu’abordable et accessible à tous, mais n’allez pas croire que le chemin derrière cette immense rave n’est pas parsemé d’embuches.

 

Des collectifs élevés à la culture de la débrouille

Marseille part avec un avantage certain : tout est à faire et les marseillais ont la chance d’être entourés de gens qui veulent faire.  Tous sont plus ou moins parti de rien avec pour seul moteur la passion pour les musiques électroniques.

Lancer un collectif, facile ? Oui, mais survivre un peu moins. Tous dénotent le manque d’engagement et d’aides des pouvoirs publics. Dans une ville où le budget annuel est d’un milliard d’euros, seuls 20 millions sont investis dans « l’action culturelle ». Ici, nuit rime avec nuisances sonores et les subventions sont plutôt distribuées aux expositions de santons et aux grands groupes comme Redbull. La jeunesse marseillaise n’est apparemment pas un investissement intéressant (sauf si vous étudiez à KEDGE). Manque de bol pour nos élus, Marseille est une ville de contestation et de rébellion. Des notions ancrées dans sa culture depuis toujours, et c’est ce que font nos collectifs, à leur façon.

 » Pour ce qui est des pouvoirs publics ils on l’air de vivre dans une rose fanée aux pétales de billets dont on a jamais vu la couleur  »
Le collectif Paillettes

Ils persistent et signent, continuant à rassembler toujours plus de gens à leurs soirées. Plus que de gens, ce sont des membres qu’ils rassemblent, car presque tous ont un statut associatif et l’adhésion à l’association est souvent comprise dans le prix d’entrée.

Il y a pourtant bien eu des mains tendues de la part des collectifs, résultant toujours d’un dialogue de sourd.  » L’année dernière j’ai participé à une table ronde initiée par La Nuit Magazine pour soulever, entre autre, la question du rôle des pouvoirs publics dans la nuit marseillaise. La plupart des intervenants prévus pour parler au nom des mairies et collectivités se sont défilés au dernier moment  » nous apprend Julie du collectif Métaphore.

Le Laboratoire des Possibles a pu bénéficier indirectement d’une aide pour certains évènements en partenariat avec le festival Actoral et avec le festival Printemps de l’art contemporain / Galerie Tchikebe.

 » Il n’y a pas grand monde qui vous tend la main, il faut avoir le courage de soit dialoguer avec le système, soit contourner le système. » Julie du collectif Metaphore

 

Performances aux soirées Paillettes © Paillettes

Une culture de la nuit à changer ?

Les collectifs peuvent aussi compter sur le soutien de certains lieux nocturnes. Beaucoup sont bien souvent noyés par les restrictions administratives (fermeture à 2h, restrictions sur les ventes d’alcool) ou encore trop frileux pour accueillir leurs soirées.

 » Il serait nécessaire également d’avoir plus de soirées qui finissent après 2h du matin, qui manquent cruellement dans notre ville.  » Capharn-Aüm

Là où Métaphore plaide pour une plus grande confiance, Paillettes ne choisit que des lieux adhérant à leur philosophie et ignorent ceux qui surfacturent les entrées ou les prix au bar.  » Il y a par exemple des lieux où il est obligatoire de poser ses affaires aux vestiaires à  l’entrée, ce qui est bien entendu payant, et cela nous renvoie brutalement à la réalité économique des soirées (…) Nous voulons des soirées qui nous permettent de nous retrouver, de nous épanouir, pas de nous saigner d’un argent que nous n’avons pas et ne voulons peut-être pas avoir. » confie le collectif, qui nous confronte même à une triste réalité à laquelle beaucoup de marseillais ont du faire face.

 » Au-delà de l’argent il y a des directives qui peuvent paraître anodines mais que nous ne cautionnons pas du tout idéologiquement. Nous étions le week-end dernier dans un gros lieu de Marseille qui se veut à la pointe de la musique et de ce que la jeunesse peut vouloir de mieux mais qui encadre tout ça d’une véritable armé de vigile, et nous avons vu un vigile demander avec toute la froideur policière qui les caractérise à un jeune homme de remettre son t-shirt, ou encore à un couple qui s’embrassait contre un mur « d’aller faire ça chez eux ou dans une chambre à coucher » en les tirant par le bras.  »  Collectif Paillettes

Résultat ? Beaucoup de soirées se déroulent dans les mêmes lieux, donnant souvent l’impression aux marseillais d’aller toujours aux mêmes endroits alors que la ville ne manque pas de lieux à investir. Certains, comme Capharn-Aüm ne demandent qu’a les investir, à condition qu’on leur laisse la chance. Chez Paillettes on est même plus optimiste : « Le peu de soirs où aucun lieu n’est là pour qu’on y fasse la fête, la ville ne manque pas d’appartements qui s’ouvrent jusqu’à l’aube. »

Malgré le manque de transports, gros handicap de la vie nocturne, Métaphore veut pousser les fêtards hors du centre-ville où « il y’a de grand espaces aux lisières de la ville et un réseaux de tramway assez rudimentaire mais qui ne se cantonne pas au centre ville… peut être qu’il est là l’avenir de la nuit marseillaise ». Une expérience qu’ils ont tenté et réussie avec leurs soirées META qui rassemblent plus de 300 personnes dans un hangar aux confins de la ville.

Les soirées META par Metaphore – © Collectif Metaphore

Les marseillais ont soif

Les marseillais ont soif, ils ont faim, c’est pas nous qui le disons mais les collectifs. Tous font salle pleine, la demande est donc bien là. Car s’ils ont bien envie de quelque chose, c’est de se libérer. Chose possible avec ceux qui prônent l’amour de la fête, de la musique, voire même l’amour de l’autre, que ce soit dans un sauna gay ou dans une salle souterraine remplis de corps suintants où le poppers remplace parfois l’oxygène.

« À l’issue d’une soirée au Cabaret Aléatoire, nd_baumecker – qui comptait à l’époque parmi les têtes pensantes du Berghain / Panorama Bar – nous avait dit qu’il avait rarement vu en France un public aussi ouvert d’esprit… c’était un beau compliment  » Laboratoire des possibles

 

marseille techno
Soirée Amour au Cargo © Collectif Metaphore

 

Comme les artistes, les marseillais ont besoin de s’exprimer, il suffit juste de leur en donner l’occasion, envoyant ainsi sur les roses les préjugés véhiculés par les médias. Car outre la scène artistique, le public est une scène à lui tout seul, avec ses figures, ses électrons libres, ses personnages incontournables.

« Marseille réunit toute les qualités suffisantes pour qu’on prenne la peine d’y défendre cette culture rave, qui, au delà de proposer une matière artistique, réunit et rassemble autour de valeurs communes. » Metaphore

Enfin, les collectifs apportent indéniablement à la jeunesse marseillaise une éducation musicale et artistique dont elle manquait cruellement, notamment à cause la pauvreté de l’offre en la matière il y a quelques années. Aujourd’hui, ces collectifs font la vitalité de la nuit marseillaise et ont réussi à résorber cette fameuse fracture Nord-Sud dont souffre la ville, quelque chose qu’aucun pouvoir public ni promoteur n’avaient réussi à ce jour.

Dans une ville où les inégalités sont si frappantes, nos collectifs remettent les compteurs à zéro sur les dancefloors. De là à les déclarer comme organisations d’intérêt général, il n’y a qu’un pas.

Soirée Underground Session © Capharn-Aüm

Unis jusqu’au bout de la nuit

Dans les croyances populaires, où même sur Netflix, il est commun d’associer la nuit marseillaise au milieu, à la mafia, aux règlements de comptes, à des rivalités entre clubs ou entre soirées. Oubliez tout cela. La nuit est bien sûr une histoire d’argent. Tous les collectifs sont conscients de la nécessité d’en générer, au moins pour survivre. Beaucoup d’entre-eux se « professionnalisent », soit en diversifiant leurs activités, comme chez Metaphore ou au Laboratoire des Possibles, d’autres travaillent à côté pour joindre les deux bouts et rentrent dans les frais avec leurs soirées.

Mais s’il y a bien une chose qui les distingue de n’importe quel autre « organisateur » ou promoteur c’est bien leur solidarité. Rares sont les fois où les soirées se déroulent le même soir, au contraire, il arrive même qu’ils se rencontrent pour une soirée en b2b voire un all-star rassemblant plusieurs collectifs le temps d’une soirée.

 » Les familles sont indépendantes et soudées mais qu’elles se rencontrent et s’entraident et grandissent ensemble, côte à côte, je crois que c’est ce qu’on peut appeler un mouvement non ? » Metaphore

Marseille est tout sauf une ville individualiste. La culture de la débrouille et du do it yourself y est fortement ancrée. Une culture qui fait presque partie de l’ADN des collectifs marseillais qui se sentent aujourd’hui pousser des ailes.

Leurs soirées rayonnent aujourd’hui bien au-delà de la cité bleue, attirant parisiens, berlinois, lyonnais, et raisonnant bien au delà des frontières marseillo-marseillaises. Certains collectifs français comme Positive Education ou BFDM n’hésitent pas à s’associer à des collectifs marseillais le temps d’une soirée ou pour des projets de plus grande envergure.   Un vrai mouvement est en train de s’initier dans toute la France et le collectif Paillettes résume l’état d’esprit de la jeunesse marseillaise à la perfection :

 » Nous sommes convaincus que même sans en avoir formulé la demande, des gens viendront à nos soirées et se diront : « Il se passe quelque chose, il y a des trucs à faire, lundi je mets ma lettre de démission dans un big mac et je le jette sur mon manager en criant : « Marcel Duchamp! ». »